Hansen, Chadwick. Sorcellerie à Salem

Posté le 23/03/2010 par Senhal
Hansen, Chadwick. Sorcellerie à Salem

En couverture, Le Sabbat des Sorcières de Goya

Sur les Quais de la Pêcherie, à Lyon, j’ai souvent fait de fameuses trouvailles, flânant parmi l’odeur âcre et rance des livres un peu moisis, un peu écornés, gondolés de pluie. Cette fois-ci, c’est Vlad (de vampirisme.com) qui m’a déniché ce petit bijou. Échange de bons procédés.

L’auteur nous propose, dans ce texte, une histoire révisée des phénomènes de sorcellerie qui eurent lieu à Salem en 1962. C’est un livre important, car il n’y avait pas eu jusque là de thèse véritablement révisionniste de ces événements : il est usuel de dire, dans les manuels scolaires, dans les livres d’histoire comme dans les fictions, que toutes les personnes emprisonnées ou exécutées étaient innocentes, que les jeunes accusatrices étaient mythomanes ou manipulatrices, que les juges étaient sadiques, la populace ignorante ou complètement fanatique à cause de leur puritanisme et le jury crédule. Bref, qu’il y avait les gentils et les méchants.

S’appuyant sur les documents d’époque et le contexte historique, Hansen propose une réécriture passionnante et détaillée, offrant une vision claire et plus subtile, moins manichéenne, des événements qui eurent lieu dans la province puritaine de Salem.

Avant tout, quelques mots sur une des thèses principales, qui est que les accusatrices étaient des hystériques. L’ouvrage de Hansen date de 1969 et vous pourriez vous dire, comme moi, que l’hystérie est un « mal » qui a fait les beaux jours de la psychanalyse et  est maintenant « vieilli ». Pourtant, après quelques recherches superficielles, j’apprends que même si le terme « hystérie » n’appartient plus au champ lexical médical moderne (c’est un mot appartenant désormais strictement aux psychanalystes), il existe d’autres termes pour pointer ce trouble multiforme : « troubles dissociatifs » ou « de conversion » (La Revue médicale suisse n°3156). Autrement dit, même si les thèses évoluent et différent selon la discipline, il existe bien un « mal », toujours désigné et d’actualité.

Mais la thèse la plus originale et celle qui m’a passionnée est celle qui consiste à se demander, avant tout, si les personnes accusées étaient réellement innocentes… c’est-à-dire, s’il n’y eut pas, in fine, de véritables sorcières à Salem !

Et selon toute évidence, et bien, il y en avait.

Évidemment, cela n’a finalement rien d’étonnant : partout dans les campagnes et même en France à la cour de Louis XIV (l’affaire La Voisin), la sorcellerie fut bel et bien pratiquée. Une autre thèse de l’auteur étant que « ça marchait » : dans un milieu et à une époque ou l’on croyait la sorcellerie réelle, ses effets étaient réels, induits qu’il étaient par une peur morbide, la pratique de la magie produisait des effets psychosomatiques.

La pratique de la sorcellerie, dès lors suivie d’effet, n’est-elle pas réellement un crime, méritant procès et sanction ?

La première exécution, celle de Bridget Bishop, ne fut certainement pas celle d’une innocente. L’auteur s’attèle a démontrer les faits de manière précise. Elle n’est pas la seule des accusés à avoir pratiqué la magie noire.

La pratique de la sorcellerie, c’est même ce qui a tout déclenché : ironiquement, les jeunes accusatrices elles-mêmes semblent avoir développé les premiers symptômes de l’hystérie suite à une expérience de divination qui paraîtrait bien innocente aujourd’hui. Deux d’entre elles se sont fait peur toutes seules, en effet, en jouant à deviner les traits de leurs futurs maris moyennant l’emploi d’un œuf et d’un verre, séance au cours de laquelle elles crurent avoir invoqué un fantôme sous la forme d’un cercueil.

A travers Cotton Mather, qui appuya son père (un ministre du culte puritain) dans sa mise en garde des juges concernant la recevabilité de la preuve spectrale (il suffisait aux « victimes » de dire qu’elles avaient vu le spectre d’une personne pour l’accuser), l’auteur nous parle d’autres cas de jeunes filles hystériques se croyant victimes de sorcières, car Mather, intéressé par le sujet, les soignait chez lui et consignait tout. Au vu de ces cas impressionnants, on comprend mieux la réaction des juges et des accusés eux-mêmes, « bluffés » par les symptômes spectaculaires des accusatrices.

Bref, une étude précieuse, qui m’a fascinée. Son style étant suffisamment fluide et limpide, je le conseille à toute personne s’intéressant au sujet.

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