Updike, John. Les Sorcières d’Eastwick

Posté le 18/03/2010 par Senhal
Les Sorcière d'Eastwick

Couverture de Denise Antonini : une matrice

Jane Smart la musicienne, Sukie la journaliste et Alexandra la sculpteur, ce n’est un secret pour personne dans cette petite cité d’Eastwick, sont des sorcières. Toutes sont divorcées et on dit méchamment que ce sont des salopes ou des putes, écartant un peu trop souvent les cuisses. Là-dessus débarque Darryl Van Horne, un riche de New York aux manières grossières, qui va pourtant s’attacher les trois femmes.

J’ai déjà parlé ici du film qui fut inspiré du livre. Je n’avais, alors, pas lu le livre. Le livre est différent du film, vraiment différent, par certains côtés. Si le film possède irrémédiablement une certaine légèreté, qui en fait avant tout un bon divertissement, la légèreté dans le roman est en général parente de la cruauté.

Les sorcières du film sont gentilles, quoiqu’en quête de liberté : les sorcières du livre, si elles se posent parfois la question de la moralité, sont avant tout des femmes qui agissent par pulsions et elles ne combattront pas le mal/mâle à la fin, comme c’est le cas dans le film. En fait, elles peuvent même être très méchantes.

C’est le cas d’Alexandra, qui tue sous le coup de la colère un chien ou un écureuil, sans accuser de remords. Jane aussi est féroce, quand elle réclame la mort de Jenny. D’ailleurs, si la sorcellerie est dite proche de la nature (c’est Alexandra, la plus proche de la nature, qui serait la plus puissante), elle est aussi dite maléfique dans ce roman. Les fois où il est question de la nature même de la sorcellerie, il est question de maléfices et de choses sales et organiques et jamais d’une facette qui pourrait avoir l’aval de la morale. C’estaussi un signe que la sorcellerie est féminine, car seules les femmes sont réputées capable d’assumer le sale (menstrues, dans le livre, odeur de charogne du chien, etc.).

Il est peu vraisemblable que les hommes puissent obtenir des pouvoirs; les trois femmes les ont obtenus par deux biais différents : par la perte ou l’abandon de leur mari et par leur désir de liberté. Si, selon leurs dires, la première condition suffirait, il semble pourtant qu’en réalité il faille aussi remplir cette deuxième.

En refermant le bouquin, je me suis posée trois questions : est-ce un roman féministe ? Que représente vraiment Van Horne ? Mais pourquoi est-ce que ça finit comme ça ?

Je n’ai pas totalement répondu à ces trois questions.

Je pense en tout cas qu’il s’agit d’un roman, sinon féministe, au moins féminin, jusque dans son écriture. Rarement Updike se soucie de nous faire savoir ce que pensent les hommes, sauf lors de la scène du suicide. Le point de vue est en quasi-totalité féminin, subtilement féminin. La question du féminisme est clairement abordée, de manière intentionnellement grossière, notamment avec Van Horne, capable de bien des clichés à cet endroit, le point principal étant de prétendre envier la matrice des femmes, c’est-à-dire leur capacité de créer.

Si Les Sorcières est un roman d’émancipation des femmes, il ne prône pas pour autant une égalité, ou plutôt une similitude entre les deux sexes. Si les trois sorcières couchent avec différents hommes, leur sexualité est alors une fonction qui leur permet d’offrir, de combler, rassurer les hommes qui ont fait mauvais ménage. C’est presque un rôle maternel qu’elles s’octroient, qui parfois leur donne du plaisir, mais surtout par ce qu’elles donnent d’elles-même à autrui.

Quant à Van Horne, qui est-il vraiment ? On peut se demander si elles ne l’ont pas invoqué par mégarde, comme c’est le cas dans le film, car il ne semble pas toujours humain physiquement. Son pénis est froid, ses mains sans poils, lisses, comme recouvertes d’un gant ou d’une peau artificielle. Bien entendu, pour le pénis froid, on pense au Diable, dont c’est souvent un attribut. En tout, Van Horne semble contrefait, faux : physiquement, et puis il ne semble pas vraiment être l’inventeur qu’il prétend. Il n’a pas l’argent qui lui permettrait tout le vaste qu’il déploie, ses linges portent des initiales qui ne sont pas les siennes et pour finir… non, lisez, vous verrez bien. Ce qui est certain, c’est qu’il permet aux sorcières de prendre un certain essor dans leur liberté de femmes, mais il est aussi le vecteur de la discorde.

Un des plus sulfureux romans de John Updike, paraît-il. L’écriture est en tout cas très belle et la traduction ne semble pas trahir. Un livre sur les sorcières à lire.

Les Sorcières d’Eastwick, John Updike, trad. Maurice Rambaud, Gallimard, coll. « Folio », 1991

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2 Réponses to “Updike, John. Les Sorcières d’Eastwick”

  1. joey7lindley Says:

    L’histoire des linges avec des initiales différentes du nom de van Horne me revient maintenant que je lis ton avis. C’est vrai que nulle part dans le livre on n’en donne la raison. Et puis il apparaît presque comme il disparaît, rien n’est jamais expliqué à son sujet et c’est vrai qu’on peut se demander pourquoi le livre finit ainsi. Enfin, même si ces mystères étaient éclaircis, je n’ai vraiment pas adhéré à ce roman et je suis certaine que ça n’y changerait rien. Tant pis…

  2. Riane Mekhsir Says:

    J’ai pas pu lire le roman jusqu’à la fin car j’ai d’abord vu le film et je trouve que c’est vraiment mais vraiment trop différent : les noms ne sont pas pareils, ni les caractères des personnages (surtout les filles), il n’y a que les pouvoirs qui sont identiques… bon,je voudrais seulement dire que le film est trop bien et donc, comme je me référais trop au film, j’ai pas pu comprendre le livre ; j’étais complétement perdue et alors, j’ai décidé d’arrêter le livre (j’ai 16 ans et j’adore les romans).

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